Nous admirons ce que le progrès nous apporte, plus rarement ce qu’il nous coûte. À l’heure où la biodiversité interroge nos modèles économiques, une initiative d’Enedis invite à repenser nos critères de performance et à découvrir de nouvelles manières d’entreprendre, d’innover et de réussir.
En résumé, dans cette chronique :
- Repenser le progrès ne signifie pas renoncer à la performance, au confort ou à la croissance. C’est aussi apprendre à préserver le vivant sans lequel aucune réussite ne saurait durer.
- À force d’optimiser ce que nous savons mesurer, nous risquons de négliger les ressources naturelles, humaines et les équilibres écologiques dont dépendent notre prospérité.
- Notre économie ne manque pas d’indicateurs,mais de récits capables de rendre la préservation du vivant aussi désirable que la conquête d’un marché.
- Transformer nos imaginaires, c’est transformer notre économie.
Quand les routes du progrès croisent celles du vivant
Chaque année, des millions d’oiseaux traversent nos territoires, franchissent des frontières et retrouvent, après des milliers de kilomètres, leurs lieux de nidification. Dans le ciel, pourtant, leur route rencontre une autre géographie : celle des lignes électriques. Ces câbles qui acheminent l’énergie indispensable à nos vies peuvent devenir pour eux des obstacles mortels.
Nous n’y pensons guère lorsque nous actionnons un interrupteur. Nous attendons simplement que la lumière s’allume. Le réseau électrique fait si bien partie de notre quotidien que nous en oublions presque son existence. Un formidable accomplissement technique, un confort dont peu d’entre nous souhaiteraient se passer.
Mais que vaut une telle prouesse lorsqu’on ne regarde qu’une partie de ses conséquences ?
Dans Corridors de vie, un documentaire de 17 minutes dévoilé en octobre 2026, Enedis raconte comment techniciens, scientifiques et naturalistes cherchent à rendre son réseau moins dangereux pour les oiseaux migrateurs. Avec ses partenaires, dont la Ligue pour la protection des oiseaux, l’entreprise identifie les zones à risque et adapte ses installations. Depuis 2021, plus de 30 000 équipements de protection ont été déployés. Des actions concrètes, dont l’efficacité écologique doit être appréciée au-delà du nombre de dispositifs installés. La nature du défi est frappante, à savoir celle de faire évoluer une infrastructure essentielle pour mieux tenir compte du vivant.
Ce que nos indicateurs de performance font disparaître
Nous savons mesurer nos réussites. Croissance du chiffre d’affaires, rentabilité, productivité, parts de marché : autant d’indicateurs indispensables pour piloter une entreprise.
En revanche, ils ne disent pas tout des ressources consommées pour obtenir ces résultats. La dégradation des sols, l’épuisement des réserves d’eau, les dommages causés à la biodiversité ou l’érosion des compétences humaines n’apparaissent pas nécessairement dans les indicateurs financiers. Pourtant, ces conséquences ne disparaissent pas parce que nous ne les comptons pas.
Une nappe phréatique qui s’épuise peut compromettre l’activité d’une exploitation agricole.
Des sols appauvris deviennent plus vulnérables aux aléas climatiques. Des savoir-faire perdus peuvent demander des années pour être reconstruits. Ces coûts ne sont pas toujours supportés par ceux qui les provoquent. Ils peuvent être transférés à d’autres entreprises, aux territoires, aux générations suivantes.
Voilà une question de performance qui mérite de franchir la porte des comités de direction : que vaut un résultat obtenu en fragilisant les conditions nécessaires à sa reproduction ?
Pourquoi célébrons-nous davantage ce que nous créons que ce que nous préservons ?
Nous admirons l’entrepreneur qui crée un nouveau marché, l’ingénieur qui repousse une limite, l’entreprise qui double sa croissance. Nous aimons les conquêtes, les records et les innovations spectaculaires. Mais éviter une destruction peut demander tout autant d’intelligence.
Imaginez une cigogne qui franchit sans encombre une ligne électrique désormais équipée de balises visibles. Ou une rivière dont les eaux restent accueillantes pour les poissons grâce à un dispositif qui empêche des polluants de l’atteindre. Dans les deux cas, le succès peut passer inaperçu. Aucun accident. Aucun désastre à raconter.
Derrière cette absence d’événement, il peut pourtant y avoir des années de recherche, des investissements, des compétences et des décisions difficiles.
Notre idée de la réussite privilégie volontiers ce qui se voit et ce qui s’ajoute. Mais savons-nous reconnaître à sa juste valeur ce que nous évitons de perdre ?
Pour changer les résultats, faut-il changer notre idée du succès ?
La chercheuse américaine Donella Meadows, spécialiste de la pensée systémique, identifiait déjà en 1999 les objectifs et les représentations collectives parmi les leviers les plus profonds de transformation d’un système. L’idée est stimulante pour les entreprises : à quoi bon multiplier les indicateurs environnementaux si ceux-ci n’influencent jamais les décisions ?
Un dirigeant peut suivre ses émissions de carbone, sa consommation d’eau ou son impact sur la biodiversité. Mais si ces données ne pèsent pas dans ses choix d’investissement, ses critères d’achat ou la rémunération de ses dirigeants, leur portée reste limitée. C’est ici que la transformation devient stratégique. Il ne suffit plus d’améliorer les outils de mesure. Il s’agit de se demander ce que l’entreprise entend réellement par performance et jusqu’où elle accepte d’en assumer les conséquences.
L’exemple d’Enedis illustre une possibilité : intégrer des connaissances naturalistes à des décisions techniques pour mieux protéger les espèces qui côtoient ses infrastructures. Une démarche qui appelle aussi un suivi des résultats dans la durée.
Le regard LNA : les récits peuvent-ils transformer nos ambitions ?
Avec Corridors de vie, Enedis choisit de montrer le travail plutôt que de se limiter à une déclaration d’engagement. Le documentaire donne un visage à des métiers, des coopérations et des réussites habituellement peu visibles.
Ce choix nous interpelle particulièrement chez La Nouvelle Agence. Car les récits ne servent pas seulement à faire connaître ce qui existe. Ils participent à façonner ce qu’une société admire, valorise et souhaite accomplir. Rendre visible le travail de celles et ceux qui préservent le vivant peut contribuer à faire évoluer notre imaginaire de la réussite. À condition que le récit repose sur des actions vérifiables et ne se substitue jamais à la preuve de leur impact.
La communication trouve ici une responsabilité passionnante : élargir le champ de ce que nous considérons comme désirable, sans travestir la réalité.
Et si nous apprenions à voir plus grand ?
Nous avons consacré des générations d’intelligence à transformer le monde, à le rendre plus rapide, plus connecté, plus productif. Bien dirigée, cette matière grise peut aujourd’hui nous aider à mieux habiter ce que nous avons construit.
Préserver une ressource, restaurer un milieu naturel, inventer une technologie moins destructrice : ces défis réclament de l’audace, des compétences et cette envie de réussir qui anime les grandes aventures humaines.
Nous avons appris à admirer ceux qui repoussent les limites. Et si nous apprenions aussi à admirer ceux qui nous permettent de ne pas les franchir ?
